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Prolonger le pâturage l’été grâce aux stocks sur pied

Stocker de l’herbe sur pied est une technique simple, économique, qui peut s’adapter à différents contextes. Elle fait partie des nombreux leviers d’adaptation au changement climatique.

« Avec le changement climatique, les épisodes de sécheresse sont de plus en plus fréquents et marqués, même en Normandie. De nombreux éleveurs se retrouvent à affourager plus tôt, en particulier lors du creux de pousse. Prolonger le pâturage en limitant les coûts et le travail grâce aux stocks sur pied peut être une solution de sécurisation du système », explique Lucille Trinh, chargée de projet grandes cultures et élevages économes au Civam d’Allouville-Bellefosse.
Le principe est de laisser l’herbe sur pied pour constituer un stock, en débrayant une prairie au printemps qui aurait été habituellement fauchée, pour la faire pâturer ensuite, lors du creux de pousse estivale.

Huit éleveurs suivis en Normandie

Pour sa bonne mise en œuvre, Lucille Trinh précise quelques conditions :

  • disposer d’une surface totale en herbe suffisante, au moins 35 ares par UGB (unité gros bovin) ;
  • avoir un temps de repos de 45 jours minimum, en s’adaptant aux caractéristiques de la prairie ;
  • bien choisir sa parcelle, idéalement avec beaucoup de trèfle qui garde une bonne appétence et des valeurs alimentaires correctes, même sec ;
  • disposer de sols profonds à bon potentiel ;
  • éviter les parcelles envahies de rumex et chardons ;
  • adapter son pâturage, les animaux restent plus longtemps pour valoriser au mieux l’herbe, utiliser un fil avant pour limiter le gaspillage et pâturer en premier les prairies avec le moins de trèfles.

Huit éleveurs ont été suivis depuis 2024, quatre en Haute-Normandie et quatre en Basse-Normandie, pour acquérir quelques références sur les stocks sur pied. L’Agence de l’eau Seine Normandie a financé le suivi de ces huit fermes par le Civam d’Allouville-Bellefosse et le réseau des Civam normands. Ces deux années de suivi permettent de recueillir quelques ressentis de la part des éleveurs : économie de frais de fauche et de fuel, de concentrés, gain de temps mais un suivi très rigoureux en avril et mai. Les valeurs protéiques et énergétiques sont intéressantes malgré le stade avancé, comparable à un foin ventilé de prairie multi-espèces. La digestibilité est également équivalente en raison du stade avancé de l’herbe. Cela permet de retarder l’ouverture du silo et la rentrée des animaux.
Il a également été observé que cette stratégie peut s’adapter à des contextes différents :
« En Basse-Normandie, cela concerne plutôt des prairies permanentes, avec une part importante de graminées et un temps de repos long. Ce ne sont pas des animaux en pleine production et l’objectif est de valoriser des prairies difficilement exploitables à la faucheuse ».
« Pour la Haute-Normandie, c’est différent : cela concerne plutôt des vaches en pleine production qui exploitent des prairies temporaires riches en légumineuses, avec un temps de repos généralement plus faible. Dans ce cas, l’objectif est de prolonger le pâturage l’été, sans rentrer les bêtes, tout en limitant la mécanisation ».

Est-il vraiment pertinent de faucher en juin pour redistribuer en juillet ?

Albéric Avenel est éleveur laitier à Manéglise en Seine-Maritime.
Quand il a repris la ferme familiale, l’éleveur a fait évoluer ses pratiques en se spécialisant sur la production d’herbe : il est passé à un système de pâturage tournant dynamique et a choisi le croisement trois voies pour rendre plus rustique son troupeau de 95 vaches laitières : prim’holstein, normande et rouge scandinave.

Chaque brin d’herbe doit servir à faire du lait

« Avec mon système qui consiste à sortir les animaux toute l’année j’ai besoin de vaches qui valorisent bien l’herbe et qui ont de bons index fonctionnels. La rouge scandinave apporte ces qualités. Je recherche aussi une bonne fertilité car je fais des vêlages groupés sur trois mois. La rouge scandinave est un bon compromis entre la production laitière et la fertilité ».
Il cultive 65 hectares d’herbe et, pour apporter de l’énergie dans la ration, 10 hectares destinés au maïs épi et 2 hectares de betteraves sucrières. Il produit également du lin, des betteraves et un peu de blé.
« La pratique du stock sur pied est venue suite à une réflexion durant la sécheresse de l’été 2022 : je me suis retrouvé à cours de fourrages à pâturer alors que j’avais fauché une parcelle que j’avais débrayée quelques semaines plus tôt afin d’avoir un stock pour l’hiver suivant. Je me suis dit qu’il était dommage d’avoir fauché pour le donner tout de suite aux vaches, faute de nourriture suffisante dans mes pâtures ».
En 2023, Albéric a donc gardé une partie de ses parcelles d’herbe plutôt que de les faucher au cas où il ferait sec durant l’été. « Cela s’est bien passé. J’ai renouvelé en 2024 et 2025 ».
En 2025, la pousse de l’herbe a été bonne début juin, ce qui a permis de faire du stock d’herbe sur pied. « Début août, la météo étant clémente, j’ai estimé que les besoins des vaches étaient couverts et donc j’ai décidé de faucher une partie de ce stock. Mais nous avons eu une période plus sèche dans la dernière quinzaine du mois d’août et j’aurais dû garder plus de stock sur pied. Du coup, j’ai été obligé d’apporter une petite complémentation de maïs épis à l’auge durant 10 jours ».
« Je pratique le stock sur pied depuis peu, je suis encore dans l’acquisition de références. Mais mon objectif premier est de caler les besoins de mon troupeau avec la pousse de l’herbe. L’entrée dans les stocks dépend du besoin de mon troupeau, quand la consommation des animaux dépasse la pousse d’herbe », explique Albéric Avenel.

Une adaptation permanente à la pousse de l’année

« Pour être efficace, la pratique du stock d’herbe sur pied demande beaucoup d’observation : en ce moment, je suis souvent dans mes paddocks à observer la pousse de l’herbe et l’avancée de l’épiaison des graminées. Si c’est bon à faucher avant le 15 mai, je récolte avant que les plantes perdent en valeur fourragère. Les parcelles qui sont débrayées et qui n’épieront pas avant le 15 mai sont gardées en stocks sur pied. L’herbomètre est l’outil indispensable, toutes les semaines, il y a des décisions à prendre. Mon système ne marcherait pas si je ne passais pas dans les paddocks toutes les semaines pour mesurer la hauteur de l’herbe ».
« On verra cet été, si dans certains paddocks, il y a moins d’herbe disponible par rapport au besoin des vaches, je réintégrerai un paddock d’herbe haute, ce qui laissera aux autres paddocks le temps de pousser. Si les besoins ne sont pas importants cet été, ce stock sur pied pourra être fauché et sera enrubanné ou fauché pour l’hiver. Le risque du stock sur pied est l’augmentation du volume d’herbe qui peut se faire au détriment de sa valeur nutritionnelle », ajoute l’éleveur qui est en cours d’appropriation de la technique. « Je tâtonne encore mais je remarque que le trèfle violet est intéressant car il garde sa valeur nutritionnelle à des stades avancés. Il est également résistant à la chaleur et au sec. Cependant c’est une plante qu’il faut ressemer tous les 2-3 ans ».

Bale Grazing

Albéric Avenel pratique également le “bale grazing”, technique qu’il a découvert lors d’une formation en Nouvelle-
Zélande.
« Inspiré des systèmes d’Amérique du Nord, le bale grazing consiste à placer des bottes d’enrubannés sur une parcelle qui sera pâturée, durant l’hiver, par mes vaches taries et les génisses amouillantes durant l’hiver. Je place les bottes en fin d’été, en fonction du nombre d’animaux, de leur ingestion et de leur durée de présence dans la parcelle en question. En automne, le couvert végétal se développe. Cette pousse automnale sert de stock sur pied et en plein hiver, les animaux entrent dans la parcelle et avancent au fil, mangeant l’enrubanné et l’herbe sur pied au fur et à mesure », explique l’éleveur.
Cette pratique répond bien à l’objectif d’Albéric de laisser ses animaux au maximum dehors, en autonomie fourragère. Le temps de travail est restreint, les coûts de production réduits au niveau du carburant, de la main-d’œuvre et de l’épandage d’effluents car la restitution animale permet l’amélioration de la fertilité. Le passage de tracteur est réduit.

Un gain de temps et une réduction des coûts

« Avec le stock sur pied, je gagne en termes d’efficacité économique : cette pratique m’a fait un peu perdre en production laitière, entre 2 à 3 litres par vache et par jour l’été, mais pas de fauche, pas d’ensilage ni d’enrubannage, donc moins de factures d’entreprise. J’économise également sur le coût de la distribution du fourrage et sur le temps à distribuer. C’est l’alimentation la moins chère, pas de récolte, pas de distribution. Cela permet un gain de temps et une baisse des charges de mécanisation ».
Les autres éleveuses et éleveurs enquêtés évoquent aussi quelques limites de la pratique : il peut y avoir un gaspillage d’herbe si elle est trop haute ou mal valorisée, ou une perte de valeur alimentaire si l’herbe est complètement grillée. Les stocks sur pieds diminuent le pic de travail au moment des fauches, mais rajoutent de la charge mentale l’été pour bien pâturer les stocks, déplacer les fils. Les suivis vont se poursuivre pour affiner la description de la pratique et pour confirmer les résultats, notamment vis-à-vis du temps de travail et de la réduction des coûts.•

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