Une race doit répondre aux attentes de l'éleveur
Définir son système et ses attentes restent primordiales avant de choisir une race. Témoignages d'Adèle Lenouvel, éleveuse à Normanville, et de Charles Pillet, animateur Inn'Ovin.
« On ne peut pas adapter une race à un système si elle n'est pas faite pour cela », déclare d'emblée Adèle Lenouvel éleveuse ovin à Normanville. La jeune femme, sacrée meilleure bergère de France lors des Ovinpiades 2015, s'est installée en 2017, rejoignant son mari Pierre sur l'exploitation.
L'élevage, qui déclare aujourd'hui 700 brebis, s'est beaucoup cherché pour trouver la race adaptée à son système, une exploitation de polyculture de 140 hectares avec seulement 30 hectares de pâtures, 2 UTH et une activité de commercialisation d'agneaux de boucherie à destination des boutiques artisanales et des grandes surfaces.
Deux races différentes pour s'adapter au système
« Nous nous sommes beaucoup cherchés pour au final avoir deux races différentes sur l'exploitation. Nous avons de l'herbe mais pas une grande surface. Il fallait donc que cela soit intensif. On s'est penché sur trois races : suffolk, texel et charollais que nous avons essayé de croiser avec la romane, race très prolifique. Nous avons essayé la romane dehors mais elle n'est pas adaptée chez nous en Seine-Maritime pour valoriser nos herbages. Au final, la romane en race pure reste en bergerie intégrale avec trois agnelages par an, car c'est une race désaisonnable, ce qui permet de libérer des surfaces pâturables pour les brebis suffolk qui valorisent bien l'herbe. Nous avons croisé du suffolk avec du charollais, mais nous allons arrêter le charollais petit à petit ».
La romane est arrivée pour intensifier le système, pour ses qualités maternelles et sa bonne aptitude à rester en bergerie toute l'année. Elle représente plus de 500 têtes sur l'exploitation. Et la suffolk, race plus rustique et avec de bonnes qualités bouchères, valorise les herbages.
Pour la jeune éleveuse, la surface disponible de son atelier a été déterminante dans le choix de la race.
Charles Pillet, animateur Inn'Ovin en Normandie et dans les Hauts-de-France puis enseignant de zootechnie au lycée agricole d'Yvetot, a créé des visuels à destination des porteurs de projets. L'objectif est de les sensibiliser sur l'importance du choix de la race en fonction de leur système.
Des questions à se poser
Bouchère ou prolifique ? Laine ou pas ? Herbagère ou bergerie ? Patrimoniale ou non ? Combien de temps ai-je à consacrer au troupeau ? L'atelier ovin sera-t-il ma principale source de revenus ? Quelles seront les conditions d'hivernage ? Quel est le potentiel de mes prairies ? Quelles sont les ressources disponibles sur l'exploitation ?
Voici quelques questions qu'il est important de se poser avant de choisir.
« Chaque race a des qualités et des défauts. Elles n'ont pas été sélectionnées pour les mêmes objectifs : qualités maternelles, prolificité, performance de croissance, conformation désaisonnement, rusticité. Il est également très important d'avoir un bon feeling avec la race choisie. Il faut toujours tenir compte de son coup de cœur pour une race », tient à préciser Charles Pillet.
Pour Adèle Lenouvel, il faut se questionner sur la prolificité de la race car l'idée est de pouvoir rembourser la brebis rapidement : « Pour nous éleveurs, c'est du bon sens. Tant que la bergerie n'est pas amortie, l'atelier n'est pas rentable. Il faut également se pencher sur le caractère de la race. C'est très important dans l'organisation et la charge de travail ».
De bonnes bases techniques et du temps
« Tout le monde veut du suffolk car c'est une race belle, douce et docile, On est habitué à la voir partout dans le paysage. Elle est recherchée pour son gabarit et il est vraiment dommage de ne pas la laisser pâturer mais attention à la capacité de portance de ses sols. C'est également une question à se poser », ajoute Adèle.
Pour la jeune éleveuse, la romane est une brebis nécessitant de bonnes bases techniques au niveau du rationnement, et qui demande du temps (parage des ongles), donc attention pour les éleveurs débutants. « Pour produire des agneaux, c'est une très bonne race mais il faut une alimentation adaptée. Avec 100 brebis romanes, j'aurais 200 agneaux l'an prochain. Il faut donc être très présent. Je conseille à tous les porteurs de projets d'aller faire le tour des races, de rencontrer et d'échanger avec les éleveurs ».
Dans une race, il faut également faire très attention à la souche : il existe par exemple des brebis de race romane qui passent bien l'hiver dehors, les pieds dans l'eau.
Le bon choix pour un atelier rémunérateur
En Normandie et dans les Hauts-de-France, entre 2020 et 2025, le nombre d'ateliers ovins a augmenté de 3 % et le nombre de brebis de 3 % également. Il y a 285 détenteurs et 46 000 brebis en Seine-Maritime et dans l'Eure. En Normandie, 630 éleveurs et 95 000 brebis.
Le marché est porteur, six agneaux sur dix sont importés à ce jour ! La filière ovine française a de forte ambition d'augmentation de production d'agneaux d'ici 2030.
« Si nous voulons installer de nouveaux éleveurs ovins, il faut maintenir les niveaux de prix, d'où l'importance du choix d'une race bien adaptée », précise Adèle.
« Il faut sans cesse expliquer que les moutons ont leur place dans le pays de Caux, souligne Charles Pillet. La bergerie du lycée agricole d'Yvetot fait quand même des émules, car depuis son existence, nous avons 2 000 brebis de plus dans le secteur. Et amener les Ovinpiades dans le lycée a également beaucoup contribué à la découverte de cette filière. Mais dans notre travail de communication, il faut être franc et dire aux jeunes qu'avec 100 brebis, cela ne marchera pas. » Et il conclut : « Si on cherche une bonne rémunération il faut entre 400 et 600 brebis pour un UTH. Aujourd'hui seulement 9 % des ateliers ont plus de 200 brebis ».•