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Y aura-t-il du cidre à l’Epiphanie ?

Pas complètement inquiets mais pas totalement sereins non plus, Jean-Luc Duval (vice-président d’Agrial) et Damien Taupin (producteur de pommes à Sées-61), regardent le verre de cidre à moitié vide... A moins que ce ne soit à moitié plein. La crise sanitaire liée à la Covid 19 a secoué le pommier tel un ouragan le cocotier. Mais si ça plie, ça ne rompt pas.

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« C’est une quatrième petite campagne avec moins d’eau et deux années de gel. Parallèlement, les vergers vieillissent et certains commencent à décrocher pendant que la boîte à outils phytosanitaires se vide peu à peu », constate Damien Taupin (à gauche). « Heureusement que ce sont des capitaux agricoles qui tiennent la filière », souligne au passage Jean-Luc Duval (à droite).
© D. R.

Damien Taupin dispose d’un droit à livrer de 330 T de pommes à cidre. Cette année, il n’en a livré que 265. Céréalier à Sées (61), il s’est diversifié à son installation dans la pomme plutôt que le porc en contrat avec Agrial. « La récolte 2020 s’est bien passée, assure-t-il. Nous avons bénéficié de pluies à partir du 15 août. Mes variétés tardives ont donc pris du calibre à l’automne. Les conditions de récoltes ont été excellentes et même si je ne suis pas équipé en station de triage, je suis toujours agréé en A ou A+ ».

« Malgré une grosse floraison au printemps, la plupart de nos producteurs sont en dessous de leur référence », enchaîne Jean-Luc Duval, vice-président de la coopérative en charge de la filière Pommes à cidre. Une petite année 2020 donc mais qui tombe finalement bien avec des cuves plutôt pleines et un coup de mou côté consommation du notamment à la crise Covid-19. Un contexte structurel et conjoncturel sur lequel s’appuie Jean-Luc Duval pour justifier les choix stratégiques de la coopérative. Le contingentement des droits à produire, il y a 3 ans, avait provoqué quelques levées de boucliers. « L’effort demandé aux producteurs nous a permis de tous les garder ».

Côté structurel, c’est la croissance externe qui sert de levier. Agrial est implantée aux États-Unis depuis 2012 via la société Manzana, basée en Californie et spécialisée dans la fabrication de compotes, vinaigres et jus à base de pommes 100 % bio. Avec l’acquisition de la société Seattle Cider en 2016, la coopérative a conforté sa présence aux États-Unis en développant la production de « cider » pour le marché américain.

Plus récemment (2018), elle a mis la main sur Aston Manor, premier cidrier indépendant du Royaume-Uni qui compte 300 salariés et quatre sites de production en Grande-Bretagne pour 134 millions de livres de chiffre d’affaires. « Cette stratégie nous a permis de retrouver une certaine sérénité », assure Jean-Luc Duval. « Grâce à ces croissances externes, c’est l’équivalent de 30 000 t de pommes françaises produites par les adhérents de la coopérative qui sont envoyées chaque année sous forme de concentrés chez Aston Manor au Royaume-Uni, chez Manzana aux Etats-Unis (pommes bio uniquement) et pour la fabrication du Danao depuis l’an dernier.Ce sont donc entre 20 et 25 % de la production annuelle de pommes des adhérents qui sont ainsi valorisées via les croissances externes, notamment internationales, de la Coopérative. »

 

Patatras au printemps

Les planètes semblaient donc alignées d’autant plus que le marché national du cidre affichait de bonnes intentions en début d’année. De quoi mettre du baume au coeur concomitamment au lancement d’une nouvelle gamme.

Mais patatras au printemps. L’impensable est arrivé et le confinement a secoué sans ménagement le pommier et la bouteille de cidre. « Un rayon qui n’est pas la priorité de la grande distribution, des bars qui ferment, les CHR (Café, Hôtel, Restaurant) qui revoient leur stratégie (...) », liste Jean-Luc Duval. Des mesures d’urgence correctives ont bien été prises par les pouvoirs publics comme la destruction de stocks (par exemple pour alimenter des méthanisateurs) mais Agrial n’a disposé que d’un droit de tirage de 16 000 hectolitres alors qu’elle en escomptait 55 000 pour faire de la place dans ses cuves. « Pour une fois que la filière obtenait quelque chose de l’Etat, lâche Jean-Luc Duval avant de tempérer, ça a été quand même une bonne opération pour les petits faiseurs ».

 

Epiphanie et Chandeleurdans le viseur

Reste que la messe n’est pas encore totalement dite. Epiphanie (le 6 janvier en 2021) et Chandeleur (le 2 février) représentent 30 % du marché annuel. Gros hic, restaurants et crêperies seront fermés pour l’un et normalement rouverts pour l’autre. La jauge limitée des réunions familiales n’augure rien de bon non plus...

A moins que la clé de la sortie de crise ne soit entre les mains de la grande distribution. « Elle doit communiquer plein pot sur le produit dans les prochaines semaines », plaident Damien et Jean-Luc. Et de souligner que grâce à la communication, notamment interprofessionnelle qui a bien été relayée par les médias, l’agneau de Pâques et le veau de Pentecôte s’en sont plutôt bien sortis au printemps dernier. Le consommateur, et donc le citoyen français et plus particulièrement normand, a également sa part de responsabilité en invitant, ou pas, le cidre à sa table. « Il suffirait que chaque foyer normand achète une bouteille de cidre par semaine pour sauver la filière », clamait Anne-Marie Denis (présidente de la FRSEA Normandie) en mai dernier.

 

On ne lâche rien

En attendant, Damien Taupin y croit encore mais le contexte évolue. « C’est une quatrième petite campagne avec moins d’eau et deux années de gel. Parallèlement, les vergers vieillissent et certains commencent à décrocher pendant que la boîte à outils phytosanitaires se vide peu à peu ». Il ne va rien lâcher cependant, lui qui vient déjà de perdre ses betteraves sucrières. « Heureusement que ce sont des capitaux agricoles qui tiennent la filière cidre », souligne au passage Jean-Luc Duval.

A moins que le bonheur ne soit dans le bio ? « Le bio, on a proposé des contrats et maintenant on a ce qu’il faut. On ne peut plus raisonner en masse. Le marché est de plus en plus segmenté et il faut s’y adapter. C’est d’autant plus problématique avec une production qui s’inscrit sur le long terme alors que le marché, c’est du court terme », fait remarquer le vice-président d’Agrial. Alors trinquons pour finir au plan de relance. « Tout le monde en parle mais quand il s’agit de passer aux travaux pratiques, ça se complique. Et pourtant, on aurait des projets ».

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