« Ne pas faire l'hectare de trop »
Réunis à Arras pour leur 20e congrès, les producteurs de pommes de terre ont dressé le constat d'un marché déséquilibré. Face à la surproduction et à la volatilité des prix, la filière s'interroge sur les mesures à prendre pour retrouver de la stabilité.
décédé le 18 janvier.
Deux ans après l'euphorie d'un marché en pleine expansion, le 20e congrès de l'Union nationale des producteurs de pommes de terre (UNPT), organisé le 29 janvier à Arras (62), marque un net changement de ton.
Pomme de terre 2030, « encore une ambition ou déjà une illusion ? »
Dès l'ouverture, la question posée par Geoffroy d'Évry, président de l'UNPT, donne le cadre d'une journée placée sous le signe de la lucidité. La filière traverse une crise qu'il qualifie de « ni abstraite ni passagère ». Le diagnostic est sans détour. « La hausse durable des charges, la dégradation des marchés nationaux comme internationaux et l'accumulation d'incertitudes font basculer de nombreuses exploitations dans une zone de fragilité économique critique. » Une situation aggravée par « une accumulation de contraintes réglementaires ».
« Trop de pommes de terre »
La crise prend tout son relief lors de la première table ronde consacrée au marché. Le constat est partagé par l'ensemble des intervenants : la filière fait face à un retournement brutal. Cédric Porter, rédacteur en chef de World Potato Market, souligne une hausse de près de 10 % de la production en France comme en Europe. En cause, selon lui, un enchaînement de facteurs : « En 2025, la météo était optimale, la culture des pommes de terre a fonctionné presque parfaitement. Il y en a donc eu trop à travers l'Europe. » Si le marché mondial des produits transformés continue de croître, ses équilibres évoluent. « On voit apparaître l'émergence de nouveaux entrants sur ce marché, en particulier la Chine et l'Inde », observe Cédric Porter. « Mais plus 21 % de volumes en une année, aucun marché ne peut absorber une telle hausse », souligne alors Philippe Quennemet, président du GIPT, le Groupement interprofessionnel pour la valorisation de la pomme de terre. Il pointe l'augmentation des surfaces trop rapide par rapport à la demande des industriels. Pour autant, tout n'est pas sombre : « La France connaît aussi une success-story puisqu'elle a augmenté de plus de 25 % les exportations de frites surgelées en un an. »
« On doit arrêter l'opportunisme »
Sur le terrain, les conséquences économiques sont immédiates. Dans le secteur du frais, Thierry Foy, président de Top pommes de terre, parle d'une situation très tendue : « On a un coût de production aujourd'hui qui est de 180 à 200 euros/tonne, stockage inclus, pour un prix moyen de 150 euros/t. » Et d'alerter : « En fin de saison, il y aura des volumes qui partiront à zéro. »
En pommes de terre destinées à la transformation, la contractualisation amortit en partie le choc, mais les inquiétudes sont bien présentes. « Historiquement, à cette époque-là, on connaît déjà les volumes et les prix. Là, on n'a pas l'info. Ça montre qu'il y a du flottement », explique Bruno Demory, président de la coopérative Expandis.
À propos des volumes trop importants, « on doit retrouver la raison et arrêter l'opportunisme », estime Philippe Quennemet en rappelant que la pomme de terre ne supporte pas les stratégies de court terme dictées par les bons prix des années précédentes. Même tonalité du côté de la transformation, où Bruno Demory a reconnu que la filière n'avait « peut-être pas osé appuyer assez fort sur le risque ».
Vers une maison interprofessionnelle unique ?
Face à cette situation, un message s'impose avec insistance au fil des échanges : la filière ne pourra traverser la crise qu'en acceptant de mieux se structurer et de raisonner les volumes. « Le seul salut, le seul levier qu'on peut avoir, c'est qu'il y ait moins de pommes de terre », tranche Philippe Quennemet, appel relayé par plusieurs intervenants invitant chacun à « ne pas faire l'hectare de trop ».
Mais au-delà des surfaces, c'est l'organisation même de la filière qui est interrogée. En clôture du congrès, Geoffroy d'Évry appelle à un examen lucide des structures existantes, s'interrogeant sur « la cohérence d'une filière organisée autour de deux interprofessions alors que les équilibres entre frais et industrie se mélangent et parfois se confondent de plus en plus ». Sans nier les spécificités de chaque débouché, il s'est dit convaincu qu'« une grande maison interprofessionnelle commune de la pomme de terre serait un facteur de lisibilité, de cohérence et de force collective ». Le message est simple, l'heure n'est plus à l'initiative solitaire mais à une organisation collective renforcée.•