Guerre en Iran : l’agriculture française face à un nouveau choc économique
Le 30 mars, Thierry Pouch, responsable du Service études économiques et prospective de Chambres d’Agriculture France, a fait part de son analyse sur les conséquences économiques de la guerre au Moyen-Orient pour le secteur agricole.
Le 30 mars, Thierry Pouch, responsable du Service études économiques et prospective de Chambres d’Agriculture France, a fait part de son analyse sur les conséquences économiques de la guerre au Moyen-Orient pour le secteur agricole.
"Un mois après le début de la guerre en Iran, les indicateurs économiques se sont assombris. Que ce soit sur le baril de pétrole (Brent et WTI), sur les cours du soja ou même du blé, les prix sont orientés à la hausse, bien que, d’un jour à l’autre, les fluctuations atteignent des amplitudes inédites. Ainsi, le prix du baril de Brent a pu passer de 98 à 112 dollars en quelques heures. En ce lundi matin 30 mars il se fixait à 115 dollars. L’aggravation du conflit, les négociations entre les États-Unis et l’Iran, que certains observateurs ont considéré comme imaginaires, le blocage du fameux détroit d’Ormuz (le trafic maritime a chuté de 93 %, et les assureurs ne couvrent plus les risques liés au conflit), par lequel transitent à la fois le pétrole, le gaz, les engrais et les céréales, selon des proportions très différentes, forment un ensemble d’indices laissant entrevoir une croissance économique endommagée par ce conflit.
Consécutivement à cette guerre en Iran, certains indicateurs ont évolué de la façon suivante :
- Pétrole Brent + 39 %
- Pétrole WTI + 47 %
- Gaz naturel + 10,2 %
- Huile de soja + 7 %
- Blé (HWR) + 6,8 %
- Maïs + 1,2 %
- Dow Jones - 3,8 %"
"Les répercussions sont d’ores et déjà palpables sur certains indicateurs, y compris des indicateurs financiers qui, potentiellement, peuvent altérer les prises de décisions des pouvoirs publics pour alléger l’alourdissement des coûts d’approvisionnement et donc de production. Plus largement, c’est la situation économique des entreprises, la consommation des ménages, l’emploi, et, in fine, la croissance économique, qui sont désormais sous étroite surveillance. Une difficulté supplémentaire s’est récemment ajoutée aux contraintes, celle des attaques de navires par les Houthis à l’entrée de la mer Rouge (détroit de Bar-al-Mandab)."
"Sans arrêt du conflit, quel serait le prix du litre d’essence à la pompe ? 4, 5 euros/litre ?"
Prix du baril de pétrole
"Quel paradoxe que la situation actuelle. Les économies se sont lancées dans des stratégies de décarbonation de leurs outils de production, de leur comportement quotidien, mais dès que le baril de pétrole entre dans des cycles haussiers, elles cherchent les leviers pour sécuriser leurs approvisionnements en pétrole, et, comme c’est le cas avec la guerre en Iran, il est question de puiser dans des stocks stratégiques. Se démarquer des énergies fossiles n’est pas une opération aussi simple qu’il n’y paraît. Et le basculement d’une économie carbonée à une économie bas-carbone, nécessitera du temps et de colossaux moyens financiers."
"La production d’énergies vertes questionne aussi à long terme sur la rentabilité des investissements réalisés en ce domaine. C’est pourquoi le différentiel de prix entre des produits agricoles destinés à la fabrication des énergies vertes et celui du pétrole va revêtir de plus en plus d’importance."
"Le conflit en Iran a subitement rehaussé le prix du baril de Brent. Durablement situé dans une fourchette de 60-80 dollars, il s’est hissé à partir de la fin du mois de février aux alentours de 100-115 dollars. Le cours du baril de pétrole est désormais à proximité du niveau qui était le sien lors du déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022 (graphique 1). On remarquera sur le graphique que le prix du baril se situait à 55 dollars en décembre. Un cours moyen de 60-80 dollars ayant fortement contribué à la désinflation durant les années 2024-2025."
"Les répercussions sur les prix des produits énergétiques ont suivi. Pour les ménages, les entreprises et les agriculteurs. Le GNR, qui était à 1,17 euro le litre juste avant le déclenchement de la guerre en Iran, atteignait le 30 mars près de 1,80 euro le litre.
Les gouvernements des pays importateurs de pétrole déploient des stratégies financières pour soulager le prix à la pompe pour les consommateurs, quels qu’ils soient. Cela passe par des actions sur la fiscalité des carburants, l’amoindrissement des règlements antipollution sur les carburants, ou par des demandes de diminution des marges adressées aux distributeurs. À l’échelle européenne, les contrastes sont importants. En France, les agriculteurs sont exonérés du droit d’accise sur le GNR, qui représente 3,86 euros par hectolitre de gazole non routier."
"Comparativement au début de la guerre en Ukraine, le prix du gaz TTF est encore bas."
Prix du gaz TTF
"Paradoxalement, le prix du gaz, ici le TTF, référence sur le marché européen, ne connaît pas de hausse soudaine, comme ce fut le cas en février 2022. Il est à 55 euros/MWh, ce qui est peu, comparativement à la période de guerre en Ukraine, et aussi en raison des besoins des économies occidentales (graphique 2). Il faut y voir sans doute un effet d’une demande moins forte exprimée par les principaux pays importateurs. Toutefois, il est impératif de surveiller l’évolution du prix du gaz TTF, qui pourrait suivre le mouvement haussier dans les prochaines semaines si le conflit perdurait et si le détroit d’Ormuz était encore obstrué."
Prix des engrais
"Le troisième indicateur est celui des engrais. On rappelle ici que 30 à 40 % de l’urée, 16 % du phosphate, et plus de 25 % de l’ammonitrate transitent par le détroit d’Ormuz. Par comparaison avec la période de guerre, ce ne sont pas moins de 39 millions de tonnes d’engrais qui ont transité par ce détroit en 2024 (carte 1). Toutefois, l’Union européenne n’est pas la zone la plus exposée à la contraction des flux commerciaux d’engrais du fait du blocage d’Ormuz."
"L’exemple de l’urée en témoigne. La dépendance du Brésil à l’urée provenant du Golfe Persique s’élève à 42 %, celle de l’Australie à 72 %, 17 % pour les États-Unis, 9 % pour l’Inde et seulement 2 % pour l’UE."
"Ça flambe du côté des prix des engrais."
"La dépendance est plus élevée envers l’Égypte, en particulier pour la France. L’UE importe en effet 26 % de son urée en provenance d’Égypte. Le prix de l’urée en provenance de ce pays, en moyenne de 300 dollars la tonne avant la guerre, a grimpé à 750 dollars la tonne à la fin du mois de mars 2026."
"Il n’en reste pas moins que, si l’UE n’est pas la zone la plus exposée au risque de la poursuite de la fermeture du détroit d’Ormuz, et donc à la contraction de ses approvisionnements, elle est percutée de plein fouet par la hausse régulière depuis le début du conflit du prix de l’urée (graphique 3). Comme dans le cas du gaz, si le prix de l’urée augmente – il était à quelque 725 euros la tonne le 30 mars contre 575 à la veille de la guerre – il se situe encore au-dessous du pic des 1 000 euros la tonne observée durant les trois premiers mois de la guerre en Ukraine.
Quant à la solution azotée, elle était à 439,25 euros la tonne le 30 mars, et l’ammonitrate 33 % à 575,50 euros la tonne. Assurément, si le conflit se prolonge, et si le détroit d’Ormuz continue à être contrôlé par les autorités iraniennes, il faut s’attendre à des secousses sur les trésoreries des agriculteurs. On rappelle que le poste engrais et amendements fut le seul à augmenter en janvier 2026 (+ 9,5 %, sous l’effet des taxes à l’importation d’engrais en provenance de Russie, et de la mise en œuvre du MACF), comparativement aux autres charges des agriculteurs."
"Ce mouvement haussier des prix des engrais devrait conduire les agriculteurs à arbitrer en faveur de cultures moins intensives en engrais, à l’image du tournesol, culture qui verrait ses surfaces augmenter."
"Les agriculteurs vont être incités à cultiver des denrées moins gourmandes en engrais."
"Tout va donc dépendre de l’évolution du prix des produits agricoles, et en particulier de ceux des céréales. À l’inverse de ce qui s’est produit lors du début de la guerre en Ukraine, où le cours du blé tendre avait atteint un pic inédit, permettant aux producteurs d’absorber l’envolée des coûts de l’énergie et des engrais, la conjoncture actuelle reste précaire pour les agriculteurs. À cette époque, le prix de la tonne de blé était plus de deux fois supérieur à ce qu’il est aujourd’hui (graphique 4). Le ratio solution azotée prix du blé se situe à 2,12, signifiant que le cours de l’engrais est plus de deux fois plus élevé que celui du blé tendre. C’est pourquoi la problématique de la compensation d’une nouvelle dégradation des trésoreries se pose. Quels sont les leviers pour couvrir les pertes, sur quel pas de temps doivent-ils se situer, et sur quel périmètre doivent-ils être définis et appliqués, l’UE et/ou les États membres ?"
Les taux d’intérêt des obligations à 10 ans
"Si l’on se situe sur le registre des États membres, il est clair que les marges de manœuvre de la France sont réduites. On peut en avoir un aperçu en consultant l’état du déficit budgétaire national (- 5,1% du PIB), et de l’endettement français (- 113% du PIB). Avec la guerre en Iran, les marges de manœuvre du gouvernement français sont manifestement sous la surveillance des marchés financiers. Le taux d’intérêt des obligations à 10 ans, qui affecte les titres émis par l’État, a grimpé au voisinage de 4 % (3,83 % le 30 mars), traçant une perspective d’alourdissement de la charge financière pour le gouvernement français, qui aurait pour conséquence de restreindre les marges de manœuvre du gouvernement en matière de politique économique (graphique 5).
C’est sans doute pourquoi les mesures adoptées à la fin du mois de mars n’ont pas satisfait les agriculteurs, qui les ont jugées insuffisantes pour contenir la dégradation actuelle et à venir de leurs résultats économiques.
Dans les autres pays membres de la zone euro, l’Allemagne est également confrontée à une hausse du coût financier engendrée par les incertitudes de sa croissance, et le taux d’intérêt sur les obligations allemandes a franchi la barre des 3 %. L’Italie est au-dessus de 4 %, l’Espagne à 3,6 %.
Il est à noter que la pression financière s’exerçant sur la France remonte au début de la guerre en Ukraine et n’a cessé de s’affirmer depuis."
"Vers un nouvel épisode d’inflation ?"
Pressions inflationnistes
"Dans sa dernière note de conjoncture de mars 2026, l’Insee indique que, en raison de la flambée du prix des hydrocarbures, l’inflation devrait dépasser en France les 2 % à compter du printemps. Le coût des transports, aériens en particulier, contribuerait à cette reprise de l’inflation. Comme le pouvoir de négociation des salariés est affaibli, le pouvoir d’achat ne progresserait pas. Il pourrait même reculer au second semestre de quelque – 0,2 % sur l’ensemble de l’année. Une mauvaise nouvelle pour la consommation de produits alimentaires, dont on sait qu’elle n’a pas encore retrouvé son niveau d’avant-guerre… en Ukraine. Sur les produits alimentaires, l’inflation était déjà à + 2 % en février 2026, avant le conflit en Iran."
"Pour l’Insee, la seule compensation possible à cette menace de baisse de la consommation serait que les ménages puisent dans leur taux d’épargne, celui-ci étant particulièrement élevé depuis la pandémie de Covid-19.
Combinée à l’augmentation des taux d’intérêt, l’inflation contribuerait aussi à un tassement de l’investissement des entreprises, obscurcissant l’horizon de la transition vers une économie bas carbone."
"La guerre en Iran étant manifestement sans issue pour le moment, il est impératif de continuer à anticiper l’évolution des prix, des coûts, et des répercussions sur les cultures."•