Engrais : le marché appelle à la prudence
La production d'engrais n'est pas épargnée par les perturbations engendrées par les conflits mondiaux. Pour tenter d'y voir plus clair et de comprendre les impacts de ces crises sur les marchés, la FNSEA 76 a rencontré des responsables de LAT Nitrogen, acteur majeur de ce secteur, dont l'usine est à Grand-Quevilly.
La production d'engrais n'est pas épargnée par les perturbations engendrées par les conflits mondiaux. Pour tenter d'y voir plus clair et de comprendre les impacts de ces crises sur les marchés, la FNSEA 76 a rencontré des responsables de LAT Nitrogen, acteur majeur de ce secteur, dont l'usine est à Grand-Quevilly.
À mesure que le temps passe, et que la nouvelle campagne approche, la question de la couverture en engrais des exploitations va devenir de plus en plus prégnante. Quand faut-il acheter ? Comment va évoluer le marché ? Risque-t-on une pénurie d'engrais ? Quels prix seront pratiqués à plus ou moins long terme ? Ces questions, tous les agriculteurs se la posent, ou ne vont pas tarder à se la poser.
Pour tenter d'y répondre, la FNSEA 76 a rencontré deux responsables de LAT Nitrogen, Renaud Bernardi, directeur régional des ventes pour l'Europe du Nord-Ouest, et Mickael Tavernier, responsable commercial de la zone Grand Ouest de la France pour l'usine située à Grand-Quevilly. Ce site produit chaque année plus de 850 000 tonnes d'ammonitrate solide (soit 15 % de la production française). Au total, LAT Nitrogen est présent dans 13 pays, et emploie plus de 1 800 collaborateurs. Il est ainsi, au sein du Groupe Agrofert, le 2e producteur européen d'engrais azotés.
Une production d'engrais dépendante des cours du gaz
Pour comprendre l'évolution du prix des engrais azotés, il faut d'abord se souvenir du process de fabrication de ce fertilisant. Tout commence par le savant mélange du gaz naturel et de l'air qui produit de l'ammoniac. En découlent ensuite l'acide nitrique (et au final l'ammonitrate) et l'urée qui permet de réaliser des solutions azotées. On comprend ainsi que le prix des engrais dépend très directement du gaz, impacté ces derniers mois par les crises ukrainiennes et maintenant du détroit d'Ormuz. À cela s'ajoute la politique européenne, qui, au nom du principe "pollueur-payeur", taxe les émissions de CO2 émises par la fabrication de ces engrais. Si les entreprises situées sur le sol européen avaient jusque-là des quotas gratuits d'émission de dioxyde de carbone, la Commission européenne a prévu de mettre fin à ces quotas progressivement entre 2026 et 2034, entraînant de facto une hausse du coût de production des engrais européens. Cette fin des quotas gratuits s'accompagne en parallèle de la mise en place du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, le fameux Macf contre lequel la FNSEA continue de se battre. Ce mécanisme a pour louable ambition de mettre les entreprises européennes sur un même pied d'égalité que ses concurrentes situées hors de l'Union européenne, en appliquant des taxes aux frontières. La hausse du gaz et les taxes imposées par les politiques européennes ont donc un effet dévastateur sur le prix des engrais azotés. À cela s'ajoute une demande mondiale d'engrais en croissance qui pèse sur le marché.
Une politique de couverture compliquée à bâtir
Une fois ces éléments connus, l'ultime question qui se pose est de savoir comment préparer la prochaine campagne. Aurais-je accès à des engrais ? Et à quel prix ? Évidemment, à cette double question, Renaud Bernardi n'apporte pas de réponse « magique ». Il ouvre cependant quelques pistes de réflexion. La France consomme en moyenne, 5 millions de tonnes d'engrais azotés. La stratégie de chaque exploitant conditionnera la demande globale et aura donc un impact sur les prix. « On sait par exemple que la sole de maïs baisse de 20 % cette année au profit du tournesol, moins consommateur d'engrais », soulignent ainsi les responsables de LAT Nitrogen. À l'échelle de l'exploitation, Renaud Bernardi appelle les exploitants à estimer leurs besoins en engrais, en prenant en compte les éventuels changements d'assolement pour des cultures moins gourmandes, en réfléchissant aux autres sources d'approvisionnement possibles en azote (par les effluents d'élevage par exemple) ou encore en raisonnant la fertilisation au regard des prix attendus du quintal de blé. Le dernier apport d'azote est-il nécessaire au regard du prix du blé ? « Jusque-là, la France a été globalement épargnée par les conséquences du conflit au Moyen-Orient car les producteurs n'avaient pas besoin d'acheter des engrais », rappelle-t-il. Le manque de perspective à moyen voire long terme appelle à la prudence et au raisonnement régulier de la fertilisation. Une chose est sûre, conclut Renaud Bernardi, « le meilleur moyen de ne pas (trop) se tromper, est d'acheter un peu et régulièrement, et surtout d'éviter d'avoir à tout acheter au dernier moment ».•