Grandir à l'ère du numérique
Les écrans rendent nos enfants idiots. Mythe ou réalité ? Rencontre avec Séverine Cavaillès, conférencière sur la parentalité et formatrice de professionnels de la petite enfance.
Certains se souviennent de la télévision qui trônait dans le salon, chez les parents. Un seul écran dans toute la maison et trois chaînes maximum. Laisser un enfant devant la télévision un mercredi après-midi ne présentait aucun risque de tomber sur des émissions qui ne leur étaient pas destinées.
Aujourd'hui, comptez le nombre d'écrans qu'il y a chez vous ! Ils sont partout et nous pouvons regarder tout ce que nous voulons, à n'importe quel moment de la journée.
Michel Desmurget a sorti à ce propos un essai en 2019 intitulé La fabrique du crétin digital. Ce docteur en neurosciences alerte sur les conséquences de l'omniprésence des écrans sur le développement des enfants et des adolescents. Troubles du comportement, déficits intellectuels, problèmes de santé ? Est-ce vraiment la réalité ?
L'intelligence s'adapte
Invitée par l'association EGT Maison pour tous le 29 septembre à Arques-la-Bataille, Séverine Cavaillès, fondatrice d'Educali, conférencière sur la parentalité et formatrice de professionnels de la petite enfance, se réfère à une méta analyse "Les enfants et les écrans" coordonnée par Anne Cordier, enseignante-chercheuse en sciences de l'information et de la communication et Séverine Erhel, enseignante-chercheuse en psychologie cognitive. Les autrices se sont penchées sur les différents mythes évoqués très régulièrement par les médias à propos des écrans : les écrans altèrent le développement de l'enfant, l'usage du numérique fait diminuer l'intelligence, les écrans altèrent les relations au sein de la famille, les jeux vidéo sont nuisibles à la santé physique et psychique...
Dans cette étude, ce qui est important semble être plutôt de se préoccuper de la nature des activités pratiquées sur l'écran et avec quelles intentions ces activités sont engagées. « Oui, les écrans ont une influence sur le cerveau mais ce qui est important est la qualité du contenu », explique Séverine Cavaillès. « L'intelligence humaine c'est de savoir s'adapter à son milieu. Notre milieu change, donc l'intelligence s'adapte », fait-elle remarquer.
Une attention volontaire à retrouver
Le mythe concernant la perte de concentration est également évoqué. « Plus il y a d'écrans, moins les utilisateurs sont en relation avec leur entourage. Et il devient plus difficile de capter l'attention », explique Séverine Cavaillès qui fait la différence entre l'attention réflexe stimulée par les jeux vidéo (par exemple) et l'attention volontaire qui est un processus conscient et contrôlé par lequel le cerveau oriente ses ressources mentales vers une tâche, un objet ou un objectif précis.
Pour elle, il n'y a pas d'effondrement de l'attention mais plutôt une sollicitation plus grande qu'avant avec la présence des écrans. « Les enfants mangent ainsi leur quota d'attention de la journée ailleurs qu'à l'école ».
Redonner la motivation d'apprendre
Une autre croyance concerne l'apprentissage, avec un rapport au savoir qui a changé. Sur ce point, Séverine Cavaillès explique que les enfants comptent beaucoup sur une mémoire externe : « Quand ils se posent une question, ils vont systématiquement chercher sur Internet et l'IA. Mais ils ignorent qu'il leur manque quelque chose d'important : la vérification des informations. Où je vais chercher les informations ? Comment je les vérifie ? Pour cela, il leur faut suffisamment de connaissances pour ne pas tout gober et prendre du recul. Sur ce sujet, je pense que les enseignants ont un rôle important à jouer, en leur redonnant la motivation d'apprendre ».
Selon Anne Cordier et Séverine Erhel, la mémoire, elle n'est pas atteinte, mais a seulement besoin d'être réactivée. Des études montrent d'ailleurs que des outils numériques peuvent être un réel soutien dans l'apprentissage. Certains logiciels conçus par des laboratoires de recherche sont très intéressants, par exemple l'application gratuite GrahoGame pour l'apprentissage de la lecture.
La règle des "4 pas"
Évidemment, le rôle des parents reste important pour contrôler la qualité des contenus, le temps passé sur les écrans et les conditions d'accès. Pour Séverine Cavaillès, les règles à mettre en place sont plus efficaces quand elles sont élaborées à la suite d'une discussion avec ses enfants. « Il y a bien évidemment des points sur lesquels il ne faut pas transiger, en particulier sur le temps de sommeil. Le temps à passer en famille, le temps pour les devoirs et le temps pour les activités extra-scolaires également ».
Sabine Duflo, psychologue spécialisée dans l'addiction aux écrans chez les adolescents, fondatrice du collectif surexposition écrans (CoSE) recommande la règle des "4 pas" : pas le matin, pas pendant les repas, pas avant de se coucher et pas dans la chambre.
Privilégier les moments d'échanges autour de l'écran
« Regarder le dessin animé avec son enfant et en parler ensemble renforce la qualité du contenu, ajoute Séverine Cavaillès. En matière de qualité, la plateforme Okoo (France TV) sélectionne de vrais programmes de qualité pour les enfants ».
En ce qui concerne l'accès, le contrôle parental permet de paramétrer l'accès avec son enfant. L'association e-Enfance propose un guide complet pour activer et comprendre le contrôle parental sur les appareils connectés.•