Eau/irrigation : en finir avec les mythes
La revue Agriculture et Eau, fondée par Gil Rivière-Wekstein, a présenté, à l'assemblée générale des Irrigants de France, un document regroupant des informations vérifiées et sourcées sur l'irrigation.
Sur les 180 milliards de m3 de pluie efficace que reçoit la France chaque année, l'agriculture en prélève 3 milliards, soit 1,7 %. Une bonne partie (75 %) repart par évapotranspiration avant de revenir sous forme de pluie. L'eau ne disparaît pas, elle suit un cycle. L'agriculture est le quatrième usage préleveur d'eau en France, avec 10 % des prélèvements, après le refroidissement des centrales électriques (45 %), l'alimentation des canaux de navigation (20 %) et l'eau potable (18 %).
Pas moins de pluies, mais une répartition différente
Les modèles d'évolution du climat ne donnent pas de prévision à la baisse, mais une répartition différente : + 20 % environ de précipitations en hiver, - 25 % en été, + 25 % d'évapotranspiration sur tout le territoire, et des débits d'étiage en baisse. Il ne tombera pas moins d'eau, mais elle tombera au mauvais moment. Une bonne gestion de l'eau consistera donc à stocker et drainer l'hiver pour pouvoir irriguer l'été.
Des mythes sur l'irrigation
Premier mythe : les agriculteurs gaspillent l'eau en irrigant. Cette eau finit dans les plantes que nous mangeons, dans le sol où elle s'infiltre, y permettant la vie, et dans l'atmosphère où elle s'évapore avant de former des nuages qui donneront des précipitations. Sur la consommation nette, elle pèse 61 %, car elle est le seul usage qui repart majoritairement dans la plante et dans l'atmosphère plutôt que dans un tuyau de rejet.
Deuxième mythe : le maïs est réputé gourmand en eau. En conditions non limitantes, le maïs produit environ 40 kg de matière sèche par millimètre d'eau et par hectare, contre 25 kg pour le blé ou le ray-grass et 20 kg pour la luzerne. Seul 1 hectare de maïs sur quatre est irrigué et, entre 2010 et 2020, les surfaces de maïs irriguées ont diminué de 17 %, alors même que les surfaces de maïs cultivées augmentaient de 8 %.
Troisième mythe : les agriculteurs privatisent et accaparent l'eau avec leurs mégabassines. Le terme technique et juridique est « retenue de substitution ». Ces ouvrages ne prennent pas plus d'eau ; ils la prennent à un autre moment (l'hiver) pour l'utiliser l'été. De même, un agriculteur n'achète pas d'eau : il obtient une autorisation administrative de prélèvement, c'est un régime public, pas une privatisation.
Quatrième mythe : il suffit de laisser l'eau dans la nappe. Mais toutes les nappes ne se ressemblent pas. Dans certaines, l'eau circule lentement, elle se recharge et se vide sur des années, c'est une excellente réserve, comme en Picardie par exemple. Dans d'autres, c'est le contraire : elles se rechargent très rapidement, débordent en hiver et se vident l'été. C'est le cas du Poitou. Puisque l'eau part de toute façon à la mer en quelques semaines, le pompage hivernal n'a pas d'effet sur le niveau estival.
Cinquième mythe : le France manque d'eau, il ne faut plus irriguer. La France est le 2e pays d'Europe par l'abondance de ses ressources hydriques. En 2016, la Grèce irriguait 23,6 % de sa surface agricole utile, l'Italie 20,2 %, la France : 6,8 %.
Pourquoi irriguer ?
20 % des terres irriguées dans le monde produisent 40 % de la nourriture mondiale. Irriguer, c'est assurer des rendements réguliers et prévisibles, une protection contre le gel en arboriculture, une viabilité renforcée des petites et moyennes exploitations et l'existence de filières entières qui disparaîtraient sans elle et seraient remplacées par de l'importation.
La retenue d'eau n'est pas incompatible avec la biodiversité, au contraire. Souvent seul point d'eau du paysage, elle accueille faune et flore et les champs irrigués continuent à stocker du carbone contrairement aux desséchés.
L'irrigation transforme une récolte aléatoire en revenu prévisible, c'est une assurance économique. Elle permet d'accéder à des contrats de filières : volumes réguliers, qualité constante. Elle est à la base des cultures spécialisées, maraîchage, arboriculture, fleurs, semences... productions à haute valeur ajoutée, souvent locales et sous label.
Pour le Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), le stockage fait partie des solutions d'adaptation au changement climatique. Trois leviers sont mobilisables : le stockage hivernal, la réutilisation des eaux usées traitées et le dessalement. « Le vrai problème n'est pas la quantité d'eau disponible. C'est notre incapacité collective à la gérer intelligemment dans le temps et dans l'espace. Réduire l'irrigation ne résout rien. Mieux gérer l'eau, si », concluent les auteurs.•
En chiffres
Quelques chiffres du recensement agricole 2020 :
71 000 exploitations qui irriguent, soit une sur cinq ;
1,8 million d'hectares irrigués (11 % de la SAU) ;
parmi les cultures irriguées : maïs : 38 % ; blé (12 %) ; légumes frais, fraises et melons (8 %) ; cultures permanentes (7 %) ; autres céréales (6 %) ; pommes de terre (5 %), vignes (4 %) ; soja (4 %) ; betteraves industrielles (3 %) ; tournesol (3 %) ; colza (2 %) ; prairies temporaires (5 %) et diverses autres cultures (4 %).
20 à 60 % de l'eau stockée s'évapore : vraiment ?
Ce chiffre provient d'une étude portant sur des lacs nord-américains, et il a été mal lu : l'étude dit que l'évaporation représente 20 à 60 % des pertes d'eau, non 20 à 60 % du volume stocké. Les retours d'expérience en Vendée et les données de l'Académie d'agriculture de France situent la perte nette moyenne entre 2,3 et 5 % du volume stocké.