L'IA aura un rôle pour la compétitivité agricole de demain
La soirée Agro de Rouen était consacrée au rôle de l'intelligence artificielle (IA) en agriculture, en logistique et sur les marchés du grain. Focus sur TerraGrow, spécialisée dans les systèmes IA pour les agriculteurs.
La soirée Agro de Rouen était consacrée au rôle de l'intelligence artificielle (IA) en agriculture, en logistique et sur les marchés du grain. Focus sur TerraGrow, spécialisée dans les systèmes IA pour les agriculteurs.
Pour leur 4e édition de la soirée Agro de Rouen le 9 avril dernier, la Bourse de Commerce de Rouen et Haropa Port ont choisi le thème de l'intelligence artificielle.
« Cette année, le focus est mis sur l'IA, en complément des autres évènements qui ont eu lieu sur la filière céréales sur le port de Rouen depuis le début de l'année. Avec ce thème de l'IA, nous voulions parler d'un sujet qui concerne la compétitivité de demain, et voir comment les avancées technologiques peuvent guider la filière pour gagner en parts de marché », a introduit Kris Danaradjou, directeur général adjoint de Haropa Port.
Fondée en 2024 à Reims, TerraGrow développe des solutions d'intelligence artificielle dédiées à la performance agricole. Son fondateur Charles Terrey a expliqué son objectif : transformer la donnée en indicateurs clairs, simples et exploitables pour les agriculteurs et leurs partenaires.
Déficit d'informations sur les pratiques agricoles
Ce jeune ingénieur agricole a récemment décidé de reprendre l'exploitation familiale située dans la Marne.« Quand on décide de rependre une exploitation, c'est reprendre une entreprise qui fait du chiffre d'affaires, qui a des annuités. C'est un écosystème qu'il faut piloter comme une vraie PME. Je me suis aperçu que la génération de mon père n'était pas du tout à l'aise avec la technologie. Mais d'ici à 5 ans, la moitié des exploitations seront à reprendre et tous ceux qui vont s'installer n'auront pas assez de données et d'historiques sur lesquels baser leurs décisions. Un agriculteur connaît ses rendements, ses volumes, ses dates de livraison. Il sait quel engrais il a appliqué, sur quelle parcelle, à quelle date. Mais il ne sait pas si cette culture-là lui a rapporté quelque chose. Un agriculteur dirige aujourd'hui une entreprise à plusieurs centaines de milliers d'euros, mais est souvent incapable de dire précisément ce qu'elle lui rapporte, et rapportera. En reprenant l'exploitation, j'ai mesuré ce que cela implique concrètement. Choisir entre deux cultures, arbitrer sur le niveau d'intrants, décider de renouveler du matériel, tout cela se fait sans savoir ce que chaque poste rapporte vraiment, sans pouvoir simuler ce qui se passe si le blé tombe à 153,50 euros la tonne, sans prix de revient par culture, sans prévisionnel de trésorerie ».
De ce contexte, est née la start-up TerraGrow où une quinzaine de collaborateurs développe des systèmes d'IA qui permettent aux agriculteurs de mieux piloter leur entreprise. « Nous manquons cruellement de données sur les exploitations. Quelques logiciels de traçabilité sont déployés mais les informations ne sont pas toujours saisies de manière fiable. Seulement 5 à 10 % des agriculteurs utiliseraient ces logiciels de traçabilité. Ces derniers s'intéressent aux technologies qui visent à optimiser leurs rendements mais très peu aux technologies qui les aident à gérer leur exploitation », remarque Charles Terrey.
Saisie vocale ou prise de photos
Le jeune agriculteur est persuadé que l'IA aura un impact très important dans les exploitations de demain. « Les logiciels de traçabilité gèrent les interventions. Les logiciels comptables produisent le bilan. Entre les deux, il n'y a rien à ce jour. C'est ce sur quoi nous travaillons ».
Sur une semaine de 54 heures de travail en moyenne, entre 9 à 15 heures sont dédiées au travail administratif. TerraGrow développe des outils pour aider les agriculteurs à enregistrer leurs interventions sans y passer trop de temps : avec le téléphone, par la saisie vocale ou par la prise de photo des notes écrites sur le fameux petit carnet de plaine papier.
Lien instantané entre pratiques culturales et comptabilité
Pour Charles Terrey, le problème est l'éparpillement des données entre le carnet de plaine, les factures intrants, les bons de livraison, les relevés coopérative... « La visibilité de toutes ces données n'arrive jamais au bon moment, quand il faut prendre une décision en début de campagne, mais 6 à 12 mois plus tard, au moment du bilan, quand les leviers ont disparu ».
L'objectif est de permettre à l'agriculteur d'avoir un historique de données beaucoup plus fiable et à ses partenaires de gagner du temps dans la collecte des informations. « Le croisement de données comptables, techniques et financières génère des indicateurs prévisionnels toujours à jour : tableau de bord en temps réel pour connaître ses coûts de production, son besoin en fonds de roulement, l'impact des évènements extérieurs sur son exploitation. Et l'acquisition de ces données dans les fermes va être révolutionnée par l'IA », explique l'ingénieur qui est persuadé que cela va également révolutionner la façon dont les agriculteurs vont gérer leur exploitation. « Ces données acquises grâce à l'IA doivent également permettre de prendre de meilleures décisions en matière environnementales. In fine, c'est aussi la qualité au travail qui sera améliorée, à une époque où la charge mentale des agriculteurs ne fait que croître. C'est aussi un enjeu d'attractivité du métier ».
Connexion aux outils des partenaires
TerraGrow a l'ambition d'équiper près de 10 000 exploitations d'ici 2027. En se connectant aux outils des coopératives, des centres de gestion et aux logiciels des agriculteurs, l'IA centralisera automatiquement les données.
Une fois ces dernières collectées, il sera possible, pour les coopératives agricoles de comparer les performances des agriculteurs avec leurs itinéraires culturaux, permettant un niveau de conseil plus poussé et individuel. Les experts-comptables pourront recroiser des données pour du conseil plus prospectif. Demain, des simulations pourront être réalisées quand l'agriculteur a besoin d'un financement. Aujourd'hui les banques se basent sur des données historiques de la comptabilité pour accorder un prêt. « Le suivi des marges par activité, la consolidation des charges en cours d'exercice, avoir des tableaux de bord en temps réel, c'est devenu banal dans les autres secteurs d'activité. Mais en agriculture, ça n'existe pas. Pas parce que le problème est insoluble. Parce qu'il n'a jamais été traité sérieusement, avec une vraie connaissance du terrain et de ses contraintes ».•