RODOLPHE LORMELET, président de la fédération régionale des Cuma Normandie Ouest
« Les Cuma et autres fournisseurs risquent de faire les frais du manque de trésorerie des agriculteurs »
L'été 2026, marqué par des canicules extrêmes et une sécheresse historique, a frappé de plein fouet l'équilibre financier de nombreuses Cuma. Interrogé sur le sujet, le président de la fédération régionale des Cuma Normandie Ouest s'en explique.
L'été 2026, marqué par des canicules extrêmes et une sécheresse historique, a frappé de plein fouet l'équilibre financier de nombreuses Cuma. Interrogé sur le sujet, le président de la fédération régionale des Cuma Normandie Ouest s'en explique.
Quelles sont les conséquences de la sécheresse sur les Cuma ?
« Comme d'autres fournisseurs, nous allons subir des décalages d'activité et un déficit de rentabilité sur certaines machines. Sur mon secteur falaisien, il n'y a quasiment plus de maïs grain dans les plaines. Tout a été ensilé. Pour les Cuma équipées de cueilleurs à maïs grain, la récolte prévue à l'automne ne se fera pas. En revanche les annuités de remboursement de crédit que nous devons honorer, elles, ne manqueront pas de tomber. Potentiellement, cette situation peut également se traduire par une baisse d'heures de travail pour les chauffeurs et il n'est pas impossible de subir du chômage technique dans certains territoires. Les machines, elles aussi, ont moins tourné pendant les périodes d'ensilage. Enfin, elles ont parcouru davantage d'hectares mais pas davantage d'heures car le tonnage du maïs étant largement inférieur à la normale, les ensileuses roulaient donc plus vite. Au lieu de traiter 2 ha à l'heure, elles en avalaient parfois 4 ou 5 ha. Or, si la facturation de la prestation se fait à l'heure, cela aura donc des conséquences sur la trésorerie de la Cuma. »
La fragilité de certaines exploitations agricoles peut-elle, par ricochet, mettre en péril les Cuma ?
« Nous ne disposons pas encore de ce recul mais le sujet a été abordé lors d'un bureau de la fédération régionale des Cuma Normandie Ouest. Les conséquences de la sécheresse sur les trésoreries seront visibles dans les prochains mois. Je pense notamment aux éleveurs qui ont dû acheter du fourrage pour reconstituer des stocks afin d'alimenter leur bétail. Des exploitations vont bénéficier des aides de l'État et du plan Casi, mais il faudra du temps pour que l'argent tombe sur les comptes bancaires des agriculteurs. Les petits fournisseurs, de types Cuma ou EDT, risquent de faire les frais de ce retard de trésorerie. »
Êtes-vous inquiets concernant la capacité des adhérents à honorer leurs factures ?
« Nous craignons des défauts de paiements alors que des annuités de remboursement de matériel tombent pour les Cuma. Nous avons consulté certains organismes bancaires pour demander à reporter des annuités. Beaucoup d'achats de matériels de Cuma sont sous Agilor (Crédit Agricole) et Actimat (Crédit Mutuel), qui sont des solutions de crédit et de location bancaires conçues pour simplifier l'achat de matériel directement auprès des concessionnaires. Concernant les Agilor, le Crédit Agricole m'a indiqué que les prêts effectués avant le mois d'avril 2026 ne contiennent pas d'option pour bénéficier de pauses ou de reports d'annuités. »
Les Cuma ont-elles un matelas financier pour absorber des retards de paiements ?
« Cela dépend des structures. Celles qui sont assises sur un rythme de croisière ont probablement en partie ce matelas. Mais, pour celles qui sont en plein développement, la situation est plus compliquée. Et puis, comme pour les agriculteurs, les charges des Cuma ont augmenté. En premier lieu, on trouve évidemment le carburant. Les Cuma peuvent demander le remboursement de la TIC (taxe intérieure de consommation) sur le gazole non routier. Encore faut-il que ce remboursement soit payé en heure et en temps. Personnellement, ma demande de remboursement du mois de juin vient tout juste de tomber. Nous subissons aussi une hausse du prix des pièces à base de carbure, qui proviennent de mines chinoises (tungstène), pour les outils de travail du sol. Ce pays asiatique a verrouillé ses exportations, ce qui a provoqué une crise mondiale sur le prix des pièces agricoles d'usure. »
Certaines Cuma vont-elles reporter leurs investissements ?
« En effet, je l'entends en discutant avec des présidents d'entités locales, notamment pour le matériel arrivant en dernière année. Par exemple, une moissonneuse-batteuse qui aura fait cette année la moitié de la surface prévue, car elle n'a pas ramassé le maïs grain mais seulement le blé, le bureau d'une Cuma peut choisir de la garder une année supplémentaire. La réflexion se fait généralement en corrélation avec l'usure de la machine. Nous renouvelons le matériel en fonction du développement des activités, de l'usure ou de la défaillance de l'engin. »
Prévoyez-vous des augmentations des prix des prestations ?
« Nous n'allons pas avoir le choix. Une Cuma n'a pas vocation à faire de bénéfices. Elle vend globalement une prestation à prix coûtant. Donc si l'entité n'est plus à l'équilibre financier, elle est contrainte de répercuter cela sur le tarif de la prestation vendue à l'adhérent. Sur ma Cuma, nous avons augmenté le prix de chaque prestation de 3 % l'an dernier, par anticipation, pour se donner une marge de sécurité en vue de l'inflation. Je pense que, au bout du compte, nous serons un peu courts. »
Êtes-vous oubliés du plan d'urgence agricole ?
« Les Cuma ne toucheront rien. De toute façon, si c'est pour grappiller 200 euros par Cuma après avoir passé trois heures à monter un dossier, ça ne vaut pas le coup. Nous préférerions que l'État mette la pression pour que nous ayons droit à des assouplissements bancaires sur des remboursements de matériels en sous-utilisation à cause de la sécheresse. »
Propos recueillis par Estelle Désillière