ÉRIC MONNET, vétérinaire mixte en Normandie
« En médecine rurale, nous avons affaire à des professionnels »
Vétérinaire mixte à Saint-Romain-de-Colbosc depuis plus de vingt ans, Éric Monnet revient sur l'évolution de sa pratique : moins de césariennes, davantage de suivi sanitaire, et un maillage rural qui résiste dans la pointe de Caux.
Vétérinaire mixte à Saint-Romain-de-Colbosc depuis plus de vingt ans, Éric Monnet revient sur l'évolution de sa pratique : moins de césariennes, davantage de suivi sanitaire, et un maillage rural qui résiste dans la pointe de Caux.
Pouvez-vous vous présenter et nous retracer votre parcours ?
« Je m'appelle Éric Monnet, j'ai 52 ans et je suis originaire de l'est de la France. J'ai fait ma classe préparatoire au lycée Henri-Poincaré à Nancy, puis j'ai rejoint l'École nationale vétérinaire de Lyon (ENVL, aujourd'hui VetAgro Sup), dont je suis sorti diplômé en 1998. Après mon service militaire et une expérience dans le charolais pour apprendre l'obstétrique et la gestion des diarrhées néonatales, je suis arrivé en Normandie. En décembre 2001, j'ai intégré la clinique vétérinaire de l'aérodrome de Saint-Romain-de-Colbosc en tant que salarié, avant de m'y associer le 1er avril 2003. »
D'où vous vient cet attrait pour le milieu rural et les animaux de rente ?
« Mon grand-père était agriculteur dans les Vosges. J'ai passé toute mon enfance et mes vacances à ses côtés dans sa ferme. C'est là que je voyais régulièrement le vétérinaire intervenir. C'est vraiment le contact avec le milieu rural et les vaches laitières qui m'a donné le goût de cette profession. »
Comment s'organise l'activité au sein de votre clinique aujourd'hui ?
« Notre activité extérieure représente environ 35 % du volume global : 30 % de médecine rurale et 5 % d'équine, le reste étant dédié à la canine. Sur les six vétérinaires de la structure (trois associés, deux salariés et un collaborateur libéral), quatre tournent en extérieur et pratiquent la mixte, tandis que deux se consacrent à 100 % à la canine. Il est essentiel de conserver au moins quatre praticiens polyvalents pour assurer un roulement équilibré sur les gardes. »
Comment gérez-vous la transition entre l'intervention en élevage et la consultation d'un animal de compagnie ?
« L'approche est totalement différente : d'un côté, il y a la gestion de l'animal de rente avec des éleveurs ; de l'autre, les animaux de compagnie, où la charge affective de la part des propriétaires est très forte. Pour éviter un changement de rythme trop brutal, nous organisons les journées par thématique. Quand je suis de tournée rurale, je ne fais que du bovin ou de l'équin. On ne mélange pas les genres, sauf en cas d'astreinte ou de garde. »
À quoi ressemble une journée type en médecine rurale pendant la période hivernale ?
« L'hiver est une période très dense où l'on double la présence sur le terrain le matin. Un premier vétérinaire prend en charge les prophylaxies (prises de sang), qui sont aujourd'hui ciblées sur 40 animaux par élevage. Le second vétérinaire réalise les suivis de reproduction et les visites programmées. Nous gardons toujours environ 50 % du planning libre pour absorber les urgences (dystocies, retournements de matrice, météorisations) et les demi-urgences médicales dans la journée. »
Les urgences de nuit et les vêlages complexes sont-ils toujours aussi fréquents qu'autrefois ?
« Non, l'activité nocturne pour l'obstétrique a nettement diminué. En vingt ans, le nombre de césariennes a été divisé par deux. Cela s'explique par un vrai travail de sélection génétique de la part des éleveurs, qui privilégient des taureaux à "vêlage facile", ainsi que par une meilleure gestion de la nutrition. De plus, sur le terrain, nous avons affaire à des professionnels avertis qui gèrent très bien leurs animaux et ne nous appellent la nuit qu'en cas de réelle nécessité. »
Outre la médecine d'urgence, quel rôle jouez-vous dans le suivi et la prévention en élevage ?
« Le rôle de prévention est majeur. L'hiver, nous réalisons les Visites sanitaires bovines (VSB), financées par l'État, qui portent sur la sensibilisation aux zoonoses et aux règles de biosécurité. Nous établissons également les Bilans sanitaires d'élevage (BSE) et les protocoles de soins annuels sur-mesure. Ces protocoles encadrent la délivrance de médicaments hors examen clinique pour les pathologies récurrentes de l'élevage. À cela s'ajoutent les plans de lutte sanitaire (BVD, paratuberculose, néosporose) menés en partenariat avec le GDMA et le GTV. »
On parle beaucoup du manque de vétérinaires en milieu rural. Quelle est la situation dans votre région ?
« Dans la pointe de Caux et en Seine-Maritime, le maillage rural résiste bien et il n'y a pas de pénurie de soins pour les éleveurs. En revanche, le recrutement de nouveaux collaborateurs restait jusqu'ici complexe et pouvait prendre entre 12 et 24 mois. »
Voyez-vous des perspectives positives pour l'avenir de la profession ?
« Oui, la situation commence à se détendre. De nombreux étudiants français formés dans les facultés européennes arrivent sur le marché du travail. De plus, l'ouverture de la nouvelle école UniLaSalle à Rouen apportera un souffle nouveau à l'horizon 2028-2029, car les jeunes diplômés ont tendance à s'installer dans le périmètre géographique de leur école. »•
Propos recueillis par Mélina Taullé
Santé animale et transition sanitaire : immersion au cœur de la médecine vétérinaire rurale
Plongée, le temps d'une matinée, dans la tournée d'Éric Monnet, vétérinaire mixte en Seine-Maritime.
Le quotidien d'un cabinet vétérinaire mixte exige une grande polyvalence technique. Avant de se rendre dans les grands cheptels laitiers de la région, le praticien intervient régulièrement auprès de propriétaires de chevaux et de poneys pour assurer le suivi sanitaire de routine. Lors d'une intervention auprès de propriétaires d'équidés pour l'auscultation de deux poneys et la réalisation d'un rappel de vaccin grippe-tétanos, le Dr Éric Monnet rappelle la rigueur nécessaire autour de cette prophylaxie : " Les deux espèces les plus sensibles pour le tétanos, c'est le cheval et l'homme. C'est pour ça qu'on est vaccinés et que tous les ans, les chevaux sont vaccinés. "
Outre la protection vaccinale, l'examen clinique de l'animal exige une attention constante de la dentition et aux affections respiratoires. La qualité de l'environnement, notamment la limitation des poussières et allergènes dans le fourrage, constitue le premier levier de prévention des pathologies bronchiques chez le cheval.
Diagnostic de précision et maîtrise de l'antibiorésistance
La lutte contre l'antibiorésistance constitue l'un des enjeux majeurs de la santé publique vétérinaire. Responsables d'environ 700 000 décès annuels dans le monde, les résistances bactériennes imposent une révision rigoureuse des stratégies thérapeutiques. Entre 2011 et 2022, sous l'impulsion des plans Écoantibio, l'usage global des antibiotiques en élevage a diminué de 52 %, tandis que le recours aux molécules critiques baissait de 84 %.
Au Gaec d'Escures, exploitation située à Saint-Martin-du-Manoir regroupant 120 vaches laitières sous traite automatisée, cette transition s'incarne dans l'utilisation du Mastatest, un équipement d'analyse bactériologique installé directement dans la laiterie. L'appareil permet d'identifier en moins de 24 heures (21 heures en moyenne) le germe responsable d'une mammite et de délivrer un antibiogramme précis.
"Souvent, on fait des traitements probabilistes à large spectre", explique le Dr Éric Monnet. "Quand on identifie le germe, on fait un traitement ciblé. En gros, sur les germes qu'on identifie, il y en a un tiers qui ne nécessitent pas d'antibiotiques. Ce sont des mammites qui vont guérir toutes seules."
Pour Jérémy Vimbert, éleveur associé au Gaec, l'investissement de 2 500 euros pour l'appareil s'accompagne d'un bénéfice économique et sanitaire mesurable : "Depuis qu'on l'a, on a analysé 108 mammites. On a réduit notre utilisation d'antibiotiques de 33 %. Et ça nous a occasionné 7 200 euros d'économie." Pour les exploitations non équipées, les analyses sont centralisées au sein des cliniques vétérinaires de secteur.
Cette rigueur scientifique s'applique également lors du tarissement. Alors que l'administration d'antibiotiques au tarissement a été généralisée de façon systématique à partir des années 1950, le dépistage préalable permet aujourd'hui d'épargner les animaux sains et d'administrer des soins ciblés uniquement aux vaches porteuses de germes.
Optimisation sanitaire et longévité du cheptel
Au-delà de la maîtrise des traitements, le partenariat entre le vétérinaire et l'éleveur vise une performance durable du cheptel. Jérémy Vimbert souligne l'importance d'un accompagnement technique régulier : "On a une stratégie où tout doit être intensif. Le but, c'est de faire le maximum avec le moins de ressources possible. On arrive à faire de très bons rendements [...] parce qu'on sait se faire entourer de bons vétos. C'est un travail d'équipe."
Cette synergie vise notamment à prolonger la carrière productive des animaux. Alors que la moyenne régionale s'établit à 2,2 lactations par vache (soit une réforme vers 4 ans et demi), une gestion sanitaire ciblée permet sur l'exploitation d'amener les vaches jusqu'à leur 6e ou 7e lactation, maximisant ainsi la rentabilité de l'élevage.
Prévention du stress thermique et émergence de nouveaux risques
La gestion du confort environnemental constitue un autre pilier de la médecine préventive. "Une vache n'a jamais froid, elle a toujours trop chaud. Entre 7 et 13 degrés, c'est sa température de confort. Dès qu'on est à partir de 20 degrés, elle lutte déjà. Le rumen fait à peu près 200 litres, c'est une véritable chaudière.", rappelle Éric Monnet.
Lors d'épisodes de fortes chaleurs (35 °C), le stress thermique peut entraîner une chute de 50 % de la production laitière ou provoquer des mortalités par hyperthermie (température corporelle dépassant 42 °C). Sur l'exploitation de Jérémy Vimbert, la conception de bâtiments aérés et l'installation future de ventilateurs et de brumisateurs permettent de maintenir la fraîcheur, incitant les vaches à privilégier l'intérieur aux heures les plus chaudes.
Enfin, le vétérinaire souligne la montée en puissance de nouvelles pathologies vectorielles transmises par les insectes (moustiques, culicoïdes) sous l'effet des évolutions climatiques : fièvre catarrhale bovine (FCO, sérotypes 3 et 8), maladie hémorragique épisodique (MHE) et orthobunyavirus. La détection rapide de ces virus repose sur une vigilance constante et une collaboration étroite entre les éleveurs, le vétérinaire et les laboratoires d'analyses.•